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Conflit politique et santé de l'organisation

  • Christophe Massot

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    (LEST - Laboratoire d'économie et de sociologie du travail - CNRS : UMR6123 - Université de Provence - Aix-Marseille I - Université de la Méditerranée - Aix-Marseille II)

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    Si l'on cherche à comprendre la capacité d'une organisation à instaurer de nouveaux modes de fonctionnement dans un environnement socio-économique donné, il est nécessaire de remettre en cause la compréhension mécaniste de l'économie standard, réduisant l'organisation à la fonction de transformation des facteurs de production en produits par une coordination marchande. L'enjeu est de pouvoir aborder l'organisation non pas en référence à un modèle normatif, " mètre " de son fonctionnement, mais, au contraire comme production autonome de normes. Suite aux travaux de G. Canguilhem1, nous faisons l'hypothèse que, pour instruire la dynamique d'une organisation productive, il faut s'ouvrir à sa capacité de transformation créative de soi et de son environnement. L'organisation est alors actrice de sa " santé ", définie comme " capacité d'instituer des normes nouvelles dans des situations nouvelles "2. Le " normal " de l'organisation, c'est ici son inventivité, sa " normativité ", et sa pathologie, son impuissance à se transformer. Le corollaire de la reconnaissance d'une capacité d'inventivité est l'abandon de l'hypothèse d'environnement certain. Le changement non déterminé, l'invention, ne peuvent advenir qu'au creux d'une incertitude radicale : c'est parce qu'on ne sait pas qu'il est possible, ou nécessaire, d'inventer. Ces hypothèses complémentaires, points communs de différentes hétérodoxies3, permettent d'entrer à l'intérieur des organisations, sans rester à la lisière des marchés. Plus précisément, l'organisation se tient entre deux horizons hétérogènes de l'incertain. Le premier est celui du marché. L'organisation ne sait pas, au moins à terme, si son offre trouvera une demande, que l'on raisonne en terme de prix, volume ou qualité. Elle ne sait pas non plus quels seront les standards des marchés des capitaux, quel sera le prix de l'argent. Selon l'expression de Keynes, " pour toutes ces questions, il n'existe aucune base scientifique sur laquelle construire le moindre calcul de probabilité. Simplement, on ne sait pas "4. L'autre trouve son origine dans la matière, où plutôt dans la " résistance du réel à sa maîtrise "5. Le réel est ce qui toujours se déplace dans le travail de la matière, l'incertitude " inexorable, inépuisable et toujours renouvelée " de l'acte productif. Le travail de ces incertitude donne forme à des " espaces métrologiques "6. Les travailleurs de la matière apprennent à évaluer le réel du produit et du travail, donnant forme au " métier ", au " genre ", selon la terminologie d'Y. Clot, " évaluations partagées [organisant] l'activité personnelle de façon tacite "7. Ceux qui travaillent le marché traduisent, dans l'organisation, les évaluations des marchés des biens, actuelles et futures. Aujourd'hui en position de force, l'évaluation des marchés des capitaux impose sa mesure, sans incertitude possible8. L'espace productif est constitué des évaluations hétérogènes émises par les professionnels en charge de l'incertain. L'enjeu de l'organisation, pour assurer sa subsistance, est d'articuler, de mettre en cohérence ces évaluations issues d'incertitudes hétérogènes. A minima, elle se doit tout à la fois de vendre et produire pour rémunérer le capital. Dit autrement, selon la terminologie proposée par l'économie des grandeurs, l'organisation est un " dispositif de compromis destinés à gérer les tensions entre plusieurs natures, et impliquant au moins les natures marchande et industrielle "9. L'organisation doit produire les formes articulant les évaluations hétérogènes émises par les professionnels des marchés et de la transformation de la matière sous la contrainte actionnariale. C'est ici que se déploie son inventivité pratique, à même d'assurer sa " santé ", c'est-à-dire son adaptation et sa transformation. Le compromis est le produit de cette dynamique. Il marque la création d'une mise en correspondance de grandeurs hétérogènes, sans possibilité de mise en mesure par un troisième terme10, par l'orientation vers un " bien commun qui dépasserait les deux formes de grandeur confrontés en les comprenant toutes deux "11. Ce compromis est un produit commun, non l'objet d'une normativité unique, prenant corps dans des objets équivoques, marquant une mesure commune depuis des mondes distincts12. Se créé alors un " espace commun de calcul "13, autorisant une pratique coordonnée des professionnels affrontant des formes hétérogènes d'incertitude. Mais le compromis n'est pas la seule forme d'articulation des grandeurs hétérogènes. Sans orientation vers un bien commun, une grandeur peut s'ériger dans le seul rapport de forces. L'organisation soumet une incertitude à l'autre, perdant leur articulation ou activant le déplacement du travail de l'une. Dit autrement, suivant Canguilhem, la " maladie ", envisagée comme perte du lien entre les horizons marchand et technique sous contrainte de rentabilité, peut être soit étroitesse de l'agir et soumission à une norme unique, donc mortification, soit moment vers une nouveau développement, une nouvelle forme de santé : " développement de la maladie dans l'histoire du sujet, ou bien développement de l'histoire du sujet dans la maladie. Rien n'est écrit d'avance " écrit Y. Clot14. Laisser voir l'activité de l'organisation et son histoire, c'est suivre son développement, aux frontières de la santé et du pathologique, du compromis et du rapport de force, des mondes marchand et industriel, vers de nouveaux arrangements, de nouveaux choix, ou vers la contradictions, la mortification. L'objet de l'étude de l'organisation est la construction, commune ou unilatéral, de ce rapport, donc du débat, public ou silencieux, autorisé ou interdit, créatif ou sclérosé, sur la qualité des biens et du travail15, sur leurs valeurs et mesures. Lors d'une thèse en convention CIFRE16, menée dans une entreprise aéronautique, nous avons cherché à rendre compte des dynamique du rapport des normativités techniques et marchandes, par l'étude du débat critique, souterrain et public, des dispositifs de gestion et de la stratégie par les acteurs de production et de marché, et les responsables de l'organisation. La notion de modularité17, instrumenté par les dispositifs de gestion de projet, doit réagencer le rapport pratique des grandeurs marchande et industrielle, dans un rapport de force de la normativité marchande sur la normativité technique. Si " le contenu d'un module, [...] peut demeurer invisible [aux yeux de l'intégrateur] "18, les évaluations techniques des producteurs ne doivent plus s'afficher, mais se soumettre aux évaluations du projet, traduisant, en interne, les évaluations marchandes. Les producteurs avouent perdre leurs capacités de production dans " le silence assourdissant sur la question de la qualité du travail " et du produit19. Mais la question reste ouverte de déterminer s'il s'agit d'une moment de l'histoire de l'organisation, vers une santé centrée sur la modularité, ou d'une pathologie réductrice, excluant l'incertitude technique, et donc la capacité de produire.

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    Date of creation: 28 Jan 2011
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    Publication status: Published - Presented, 4ème Journée du GDR CNRS "Economie et Sociologie", 2011, Paris, France
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    1. Batsch, Laurent, 2002. "Le capitalisme financier," Economics Papers from University Paris Dauphine 123456789/1742, Paris Dauphine University.
    2. Vincent Frigant, 2005. "Vanishing hand versus Systems integrators - Une revue de la littérature sur l'impact organisationnel de la modularité," Revue d'Économie Industrielle, Programme National Persée, vol. 109(1), pages 29-52.
    3. Vincent Frigant & Damien Talbot, 2004. "Convergence et diversité du passage à la production modulaire dans l'aéronautique et l'automobile en Europe," Post-Print hal-00722226, HAL.
    4. Vincent Frigant, 2007. "L'impact de la production modulaire sur l'approfondissement de la Division Internationale des Processus Productifs (DIPP)," Revue d'économie politique, Dalloz, vol. 117(6), pages 937-961.
    5. Nicolas Mouchnino & Olivier Sautel, 2007. "Coordination productive et enjeux concurrentiels au sein d'une industrie modulaire : l'exemple d'Airbus," Innovations, De Boeck Université, vol. 0(1), pages 135-153.
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